European Horizons HEC Paris · Diplomatie et énergie · Avril 2026
Par Imad Gouda, article original en anglais : The EU amidst the Iran War
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes conjointes contre l’Iran dans le cadre de ce que le Pentagone a baptisé l’« Opération Fureur épique ». Le président américain Donald Trump a justifié l’offensive en invoquant la menace existentielle posée par les capacités nucléaires de l’Iran et en présentant la mission comme un moyen de libérer le peuple iranien de ce qu’il a qualifié de « régime du mal ». Dans la foulée de ces attaques, Ali Khamenei, alors Guide suprême de l’Iran, a été assassiné. Alors que Washington et Tel-Aviv ont présenté l’opération comme un succès stratégique et l’aboutissement de mois d’une planification méticuleuse, sa légalité au regard du droit international ainsi que sa pertinence stratégique à long terme sont vivement contestées en Europe.
Le chancelier allemand Friedrich Merz, le président français Emmanuel Macron, le Premier ministre britannique Keir Starmer et la Première ministre italienne Giorgia Meloni au palais de l’Élysée à Paris le 17 avril 2026. | TOM NICHOLSON / AFP
Les bombardements ont spécifiquement ciblé les installations nucléaires militaires de l’Iran. En représailles, Téhéran a élargi la portée du conflit en attaquant des bases américaines et israéliennes à proximité, notamment à Bahreïn, en Jordanie, au Koweït, au Qatar, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. De plus, une frappe de drone a touché la base britannique d'Akrotiri à Chypre, et des missiles iraniens ont traversé l’espace aérien turc. Malgré les assurances répétées du président Trump affirmant que la guerre prendrait fin rapidement, la réalité semble indiquer le contraire. L’Iran a tiré profit de sa position stratégique pour bloquer le détroit d’Ormuz, une artère vitale par laquelle transitent quotidiennement environ 20 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers, soit près d’un cinquième de la consommation mondiale. Cette initiative continue d’exercer une pression immense, non seulement sur les États-Unis, mais aussi sur l’ensemble de l’économie mondiale.
Plus récemment, un cessez-le-feu de deux semaines a été négocié sous l'égide du Pakistan le 8 avril. Il y a tout juste six jours, le 21 avril, Trump a annoncé qu’il prolongerait la trêve à la demande d’Islamabad, évoquant un gouvernement iranien « sérieusement fracturé ». Toutefois, le 22 avril, l’Iran a attaqué au moins trois navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz, et le blocus naval américain reste en vigueur. Par conséquent, la situation reste extrêmement instable et ses répercussions se font sentir bien au-delà du Moyen-Orient. Parmi les acteurs internationaux les plus touchés figure l’Union européenne. Malgré son alliance historique avec les États-Unis et les fortes pressions exercées par l’administration américaine, la position de l’UE reste divisée et ambiguë. Cet article analyse les positions respectives des États membres de l’UE et les pistes d’action que l’Union pourrait envisager en réponse.
La réponse de l’UE à la guerre en Iran ne peut pas vraiment être décrite comme une position commune, en raison des avis divergents au sein de ses États membres. A la place, on peut distinguer une mosaïque de réactions nationales vis-à-vis du conflit. En fait, il existe quatre positions principales au sein de l’Union européenne.
L’Allemagne et certains des États membres d’Europe de l’Est représentent le cas le plus saisissant. Le chancelier allemand Friedrich Merz, peu avant de rencontrer Trump à la Maison-Blanche, a décrit le gouvernement iranien comme un "régime terroriste". Il a également partagé publiquement plusieurs des opinions et déclarations de Trump concernant la situation. Bien que l’Allemagne n’ait pas apporté de contribution militaire, le changement de rhétorique compte : il signale à Washington que la plus grande économie de l’UE était prête à adopter le vocable américain. De même, la Pologne, les pays baltes, la République tchèque et la Roumanie ont souligné le problème de sécurité que l’Iran représentait pour l’ordre mondial. Ce raisonnement ne se limite toutefois pas à la question iranienne, ces pays européens dépendent du parapluie de sécurité américain contre la Russie et sont donc plus enclins à coopérer avec eux.
D’un autre côté, la France, le Royaume-Uni et dans une certaine mesure l’Italie ont une approche plus nuancée et incertaine concernant la situation. Malgré leur aide aux États-Unis et à Israël pour intercepter des missiles iraniens et défendre des alliés dans la région, ils ont tout de même refusé d’intervenir et de prendre officiellement une position spécifique. La France a autorisé l’utilisation de son espace aérien pour des missions américaines liées au conflit, le Royaume-Uni sous Keir Starmer a initialement restreint l’utilisation américaine de la base de Diego Garcia (territoire britannique dans l’Océan Indien) avant de revenir sur cette restriction après des attaques iraniennes sur ses bases à Chypre. Leur position reposait donc sur le fait de se distancier de la guerre pour préserver leur insistance sur le droit international, mais suffisamment pour maintenir un alignement avec Washington afin de préserver le fragile soutien américain à l’Ukraine.
Un groupe plus restreint, mais néanmoins significatif, est celui mené par l'Espagne de Pedro Sánchez, qui a refusé d'autoriser les avions américains transportant des armes pour le conflit iranien à utiliser ses bases. Selon ces pays, cette attaque est un acte d'agression illégal au regard de la Charte des Nations unies, et aucune convenance stratégique ne justifie de prétendre le contraire.
Enfin, nous pourrions également inclure les propres institutions de l'UE et, plus particulièrement, Kaja Kallas, la Haute représentante pour les affaires étrangères. Elle a tenté d'articuler une voix européenne commune qui, de fait, n'existe pas. Elle a décrit la situation comme étant « périlleuse » et a insisté sur le fait que la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz était « non négociable », tout en qualifiant récemment les revirements quotidiens de Trump sur le blocus d'« irresponsables ». D'autre part, Ursula von der Leyen et la Commission ont lancé des appels similaires à la désescalade de la situation au Moyen-Orient.
Dans le sillage de ces réactions, on observe également de lourdes conséquences sur l'économie européenne. Les prix du gaz en Europe ont bondi d'environ 20 % le 2 mars, et la Banque centrale européenne a averti qu'un conflit prolongé pourrait pousser l'Allemagne et l'Italie vers la récession d'ici la fin de l'année 2026. Par ailleurs, les fabricants européens de produits chimiques et d'acier ont instauré des surtaxes pouvant atteindre 30 % afin de compenser l'augmentation des coûts de l'énergie et des matières premières. L'UE est donc confrontée à une situation où elle ne peut commercer avec les plus grands exportateurs de pétrole et de gaz, en raison des sanctions imposées à la Russie et du blocus actuel sur le détroit d'Ormuz. Comment les Européens pourraient-ils réagir pour affronter cette situation et minimiser les effets sur leurs économies ?
En tant qu'acteur global mais non directement impliqué dans le conflit, l'UE pourrait jouer le rôle de médiateur que Washington a délaissé. Le 17 avril, Macron, Starmer, Merz et Meloni ont coprésidé à Paris une conférence sur la navigation dans le détroit d'Ormuz. Il s'agissait déjà d'une tentative d'apaisement des tensions et, de manière réaliste, de la contribution la plus immédiate que l'Europe puisse apporter. Cependant, les divergences de position au sein des Vingt-Sept pourraient rendre plus difficile pour eux le fait de se présenter comme un acteur crédible pour la paix. Une médiation européenne est donc possible, mais elle part d'une position de crédibilité entamée auprès des deux parties.
À moyen terme, l'Europe doit accélérer la transition énergétique qu'elle promet depuis une décennie. Pour ce faire, elle doit réduire ses propres dépendances. Cela signifie un déploiement plus rapide des énergies renouvelables, des investissements sérieux dans l'interconnexion des réseaux entre les États membres et une réouverture du débat sur le nucléaire qui divise la France et l'Allemagne depuis des décennies. Il s'agit d'une controverse de longue date, mais la situation actuelle pourrait accélérer la tendance.
Dans une perspective à long terme, les membres de l'UE pourraient investir dans leurs propres ressources, ce qui leur permettrait de réduire leur dépendance envers d'autres États. Début 2023, les premiers gisements importants de terres rares de l'UE ont été découverts à Kiruna, une ville minière traditionnellement liée au fer dans le nord de la Suède. Ces gisements, s'ils étaient exploités, pourraient donner à l'UE une autonomie significative dans la production de matières premières critiques. Ce serait un pas vers une « Europe géopolitique », mais cela améliorerait également de manière drastique la situation stratégique de l'UE en garantissant au moins une partie de l'approvisionnement. Cependant, les gisements se trouvent sur des terres appartenant au peuple autochtone Sami et constituent également un habitat important pour des rennes menacés. La construction d'une mine à cet endroit constituerait un certain défi pour les droits autochtones et les normes de protection de l'environnement. Mais compte tenu du fait que ces minerais sont habituellement extraits au prix de violations environnementales et humaines bien plus graves, qui sont actuellement plus ou moins « ignorées » par l'UE, une mine à Kiruna constituerait une réduction nette des dommages. Cela reste toutefois un problème politique, car la relocalisation de la production et donc « l'internalisation » de certains préjudices pourrait l'exposer à une réglementation stricte sous la juridiction de l'UE et potentiellement provoquer un rejet de l'opinion publique.
La guerre en Iran place l'UE face à une question qu'elle a passé des décennies à éviter : quel genre d'acteur international veut-elle être, une voix morale sans pouvoir, ou un acteur stratégique prêt à accepter les coûts qu'exige la puissance ?